De la Laponie à l’Anatolie, 3/7 : Prince Yvonne

La bicyclette "Prince Yvonne".

Belgique, Paye-Bas, Allemagne, Danemark

En avril 2012, je fais un petit tour dans les terres des Hautes Fagnes, et un tour de Belgique par la même occasion. Un road-trip en pouce qui dure le temps des vacances scolaires. Ce faisant, je rencontre Lucienne et Chris, qui m’hébergent via le réseau Couchsurfing et me prêtent un vélo pour me promener dans les environs.

En novembre 2012, me revoilà en Belgique, cette fois à pieds, et je repasse voir mes hôtes d’alors. Mon projet de longer la Mer du Nord en marchant évolue : j’ai maintenant envie de goûter à l’hiver polaire et donc d’arriver dans le grand nord avant le printemps. Hors, si je continu à pieds, je serais en retard. De discussions en suggestions, voilà qu’une proposition inattendue m’est faite : le vélo que j’ai utilisé des mois plus tôt est toujours là, et personne ne l’utilise. Il appartenait à Yvonne, la mère de Lucienne, et il a déjà quelques expéditions à son compteur. Si je le souhaite, il est mien. Après une nuit de réflexion, l’affaire est faite ! Lors de mon séjour à Lille, une amie m’a (re)fait lire Le Petit Prince. Je baptise le vélo « bicyclette Prince Yvonne », nom plutôt absurde et qui fait écho à de nombreuses références dans mon esprit. C’est dans un esprit similaire que j’avais nommé le canoë « Plante de Pieds ».

Avec une sangle, le sac à dos tient en équilibre sur le porte bagages, et tout va bien. Pendant trois kilomètres. Première crevaison. J’ai oublié la pompe chez Lucienne. Il fait froid. Qu’à cela ne tienne, ce n’est qu’une petite mésaventure, et probablement pas la dernière crevaison ! (Plus tard, une dame me voyant préparer mon départ un matin me dit « Is it even possible ? Est-ce seulement possible ?)…

Le long des canaux, la route est facile, et doucement, les tours de roues s’additionnent. Après la Belgique arrive la Hollande et ses dizaines de kilomètres de digues rectilignes. Dévorant des kilomètres, je me persuade qu’à pieds, j’aurai craqué et aurai avancé en auto-stop. Je l’ignore ceci dit, puisque je ne l’ai pas fait. Le vent souffle parfois et me donne bien du mal, mais je profite globalement d’une météo clémente. Les températures baissent cependant, et il m’arrive d’avoir froid dans la nuit.
Sur l’un des nombreux et souvent gratuits ferry qui parsèment mon chemin, je fais une rencontre singulière.

Castillo est un chilien d’une cinquantaine d’années, et qui vit en Hollande depuis son adolescence. Il parle seulement quelques mots d’anglais, son espagnol se mélange à son dialecte natal dont j’ai oublié le nom, et nous communiquons avec une soupe linguistique à la fois dégoûtante et délicieuse, dont les phrases se composent de mots issus au minimum de trois langues différentes, avec au choix : français, anglais, espagnol chilien, espagnol scolaire, esperanto, allemand, dialecte chilien, hollandais, italien… Parfois, nous ne connaissons un mot que dans une langue spécifique, par une chanson, un titre de film ou un souvenir oublié, mais ce mot peut être proche du mot que connaitra l’autre dans une autre langue. Castillo est en scooter, et je le suis avec Prince Yvonne jusqu’à son repaire : un ancien conteneur devenu abribus puis recyclé en abri pour les pécheurs. Il vit ici, et ailleurs. Castillo est sans domicile. A l’âge de 14 ans, lui et tous ceux de son ethnie, une minorité chilienne, sont arrêtés par le régime Pinochet. Il subit différentes formes de tortures, la privation de nourriture, l’isolement… Il est témoin d’une scène où son ami d’enfance a un choix à faire : tuer son propre frère, ou être tué. Puis des mois plus tard, sans raison connue, les soldats l’embarquent dans un avion. Il sait que c’est terminé : des rumeurs circulent sur ces avions dont les passagers sont jetés dans le vide. Au lieu de cela, Castillo est débarqué et abandonné en terre inconnue. Il est en Hollande.

Au fil des jours, le paysage change peu. Une piste souvent sans horizon, à cause du brouillard. Si à pieds je rencontrais peu de personne sur les chemins, à vélo c’est pire. Je passe jusqu’à une semaine sans parler à quiconque, sinon un « hi » de temps en temps, et je bats mon record : onze jours consécutifs sans me laver, sinon un rapide passage de gant de toilette. Pour briser cette monotonie pourtant souvent magnifique, je fais une pause de quelques jours en Allemagne, où je suis hébergé chez Alexandra, directrice théâtrale à Bremerhaven. J’en profite pour changer mon sac de couchage pour un plus adapté aux conditions qui m’attendent, et envoie le précédent en France, dans l’idée d’inverser de nouveau quand il sera temps. J’assiste à des pièces en allemand, que je ne parle pas du tout, mais qui sont suffisamment illustrées pour que je comprenne : elles sont faites pour un jeune public, parfait !

Avant de passer une nouvelle frontière et d’entrer au Danemark, une crevaison 150m avant le panneau me sort de mes rêveries. Il fait vraiment froid, et je dois utiliser du givre récolté sur les herbes pour débusquer le trou. Je demande ensuite où je peux dormir dans les environs, et l’on m’indique un site idéal, avec un tipi, un coffre pour y mettre du bois, un emplacement pour le feu, des tables de pic-nique, etc. Il fait nuit, mais je m’y rends. Je termine en poussant Prince Yvonne sur un chemin gelé, et découvre le lieu : rien. Les tables, le tipi, le bois, tout est absent, sinon le grand coffre de rangement, qui est vide. J’apprendrais plus tard que ces emplacements de camping sont vraiment parfaits… en saison… Il gèle, le sol est à la fois dur et humide, une petite bise me glace les os, et si le ciel est dégagé, la lune est absente. Où dormir !? Dans le coffre à bois ! Je passe un assez bonne nuit, finalement. Je n’ai jamais dormi dans un cercueil, mais j’ai le sentiment que c’est vraiment très similaire.

Les jours suivants me conduisent plus au nord, et le premier jour de décembre, la première neige tombe. Moins d’une semaine plus tard, après avoir vu deux cyclistes chuter, quelques piétons glisser et après l’achat d’un pull supplémentaire, je capitule. Tout le système de frein est gelé et le dérailleur encaisse très mal la boue neigeuse avec laquelle je le nourris. Prince Yvonne prend le bus avec moi pour arriver 50km plus loin, à Aalborg, où Charlène m’accueille chaleureusement. Pendant les six jours où je me remets de mes émotions, la neige tombe à plusieurs reprises. Après les batailles de boules de neige, les délires en sous-vêtements, les marches tranquilles et mon premier sauna nu dans un fjord dont il faut briser la glace pour y plonger, le temps est venu pour moi de partir une nouvelle fois. Direction la Norvège, sans Prince Yvonne. Je laisse la bicyclette en pension à Aalborg, où elle attend son prochain partenaire d’aventure.

En dehors de quelques cabines occupées, le ferry est vide, il paraît que les gens ne vont pas vers le nord en hiver. Par vide, je veux dire que dans la salle où s’aligne une centaine de fauteuils pour les voyageurs hors cabine, je suis seul. Vide.

Moi, c’est le cœur plein et léger que j’arrive à Bergen, le 12.12.12.

One thought on “De la Laponie à l’Anatolie, 3/7 : Prince Yvonne”

  1. Toujours contente d’avoir attribuée à ton aventure .
    Seulement domâge que depuis je n’est toujours pas de nouvelles de Prince Yvonne.
    Mais qui sait…un jour…

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